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Dans une situation conflictuelle, par tant sur notre planète Terre, il y a deux attitudes qui nous caractérisent, nous humains. De gueuler très fort de notre salon. Ou de fermer notre gueule en nous disant que ces conflits, en raison des bruits trop lointains qui ne nous parviennent pas à nos oreilles, ne nous concernent en rien. Que dalle.

Le 22 mars dernier, 29 intellectuels chinois, autrement moins couillons que plusieurs d’entre nous, ont transmis au gouvernement de Hu Jintao une pétition en 12 points demandant la fin des violences au Tibet, de la propagande univoque qui provoque la haine, du blocage de l’information et de la fermeture de la province autonome. Parmi les pétitionnaires, certains ont déjà eu maille à partir avec la justice chinoise et ont séjourné en prison pour « incitation aux désordres » ou « divulgation de secrets d’État ». D’autres sont des écrivains qui se disent prêts à dialoguer et travailler avec le pouvoir.

L’ambassadeur de Chine au Canada, Lu Shumin, a ouvert sa grande trappe. « Le dalaï-lama ment au monde entier depuis des décennies ». Les médias occidentaux se laissent berner par le dalaï-lama et avant la prise de contrôle par la Chine en 1959, le Tibet ressemblait à l’Europe médiévale. Lors de sa rencontre de presse, à quoi devions-nous attendre? Que la Chine décerne une médaille d’or à ce fort en gueule, le Dalaï lama, qui à lui seul, petit David qu’il est, fait basculer Goliath? Lu Shumin, au cas où les médias canadiens auraient été troublés par ce climat d’instabilité pour les prochains Jeux olympiques dePékin, s’est fait rassurant, le brave homme : « le gouvernement et les autorités chinois peuvent maintenir la paix et la stabilité et s’assurer qu’ils présenteront au monde entier les Jeux olympiques les plus impressionnants de l’histoire ».

Libre de ses déclarations, comme nous pouvons nous en douter, l’ambassadeur a pris à témoins les athlètes canadiens : « Nous ne sommes pas d’accord avec la politisation des Jeux, qui serait contraire à l’esprit olympique. Je crois que la plupart des athlètes canadiens seront d’accord avec moi sur ce fait et qu’ils ne veulent pas souffrir et devenir les victimes d’un jeu politique ». Le Canada est-il le seul à subir les foudres de son ambassade Chine? À Paris, le numéro deux de l’ambassade de Chine a enfoncé le clou en comparant la répression à Lhassa à la série d’arrestations lancées en banlieue parisienne. Est-ce que la France « laisserait une mission des Nations unies (enquêter) sur ce qui s’est passé à Villiers-le-Bel ? », s’est interrogé Qu Xing.

Pour faire passer le message, rien de mieux que d’être moderne et d’utiliser les outils de la modernité. Le China Daily, un journal en anglais contrôlé par le gouvernement chinois, révèle que le nouveau site très officiel du gouvernement chinois, le site Anti-CNN.com, se veut le fruit de la « colère » d’étudiants chinois établis à l’étranger et l’Anti-BBC. Pour reprendre le vocabulaire du quartier latin, selon le journal, les responsables du site ont posté une lettre contre « les médias occidentaux nazis de Goebbels », l’ancien ministre de la propagande d’Hitler. La chaîne américaine CNN de « leader mondial des menteurs ». Anti-CNN.com entend également mettre au jour les erreurs d’autres médias, allemands, britanniques ou français. Et que dit d’autre la lettre? « La nation chinoise, éprise de paix, raffinée et cultivée, subit depuis longtemps l’humiliation et s’est soumise à l’insulte. Elle ne peut davantage rester un agneau silencieux ».

Et « l’agneau silencieux », mené par son pâtre, Hu Jintao, a émis une directive issue du « Bureau de la surveillance de l’Internet » qui montre bien à quel point la Chine entend respecter ses engagements lors de l’adjudication des jeux : « Nous informons les internautes qu’il est interdit de publier des informations sur les événements tibétains. À partir de ce jour, le Bureau de surveillance de l’Internet va assurer le filtrage et la censure. Il est interdit de poster, de faire circuler et de discuter d’éventuels rapports concernant les événements tibétains à Chengdu. Tout contrevenant verra son adresse IP transmise aux organes de police qui prendront des mesures nécessaires ».

La désinformation à l’inverse circule. Le Tibet a été et est encore un enfer. Ce pays est la honte à nul autre pareil. Selon un citoyen bien intentionné, qui a publié une longue diatribe sur Agoravox : « Alors parlons de la justice telle qu’elle était pratiquée dans le Tibet féodal. L’exécution publique des serfs était courante. Parfois, ils étaient d’abord éventrés, puis traînés dans la ville avant leur exécution. Le code pénal (écrit), qui fut rédigé par le gouvernement local tibétain d’avant 1951, divisait la société en trois classes. La classe supérieure comportait les ” Bouddhas vivant “, les nobles et les hauts fonctionnaires d’État. La classe inférieure comportait les serfs et les esclaves. Si un membre de la classe inférieure offensait un membre des classes supérieures, l’une des peines suivantes était appliquée: yeux arrachés, jambes hachées, mains ou langue coupés ou encore être jeté du haut d’une falaise. Une simple accusation suffisait ; l’accusé, s’il était membre de la classe inférieure, n’était pas entendu. Si un membre de la classe inférieure assistait incidemment au viol de sa fille ou de sa femme par un seigneur, il devait avoir les yeux arrachés ».

Le Dalaï lama? Infréquentable : « Quand le Dalaï chantait les ” Sutras de la damnation “, des têtes humaines, du sang, des cœurs et des chairs humaines fraîchement dépecées servaient d’offrandes. Un tel rite eut encore lieu en automne 1948, quand le Dalaï décida de chanter des ” Sutras ” sur la Place de Lhassa, dans l’espoir de contrer la révolution communiste. A cette occasion, 36 jeunes furent arrêtés ; 21 d’entre eux furent mis à mort pour servir d’offrandes ».

Le bon peuple chinois, bien informé, il va sans dire de ce qui se passe à Lhassa, déplore que : « chaque reportage sur le Tibet mentionne les Jeux olympiques. Les deux sujets n’ont aucun rapport mais les médias en établissent un », souligne Shi Yinhong, professeur de relations internationales à l’université de Renmin. « J’ai vu les images. Il est manifeste que ce sont les Tibétains qui ont attaqué les Chinois », témoigne à Reuters Jane Yang, une étudiante de 24 ans de l’université de Tsinghua. En Occident, évidemment, c’est un autre discours qui parvient à nos oreilles : « La machine de propagande chinoise tente de présenter la Chine comme une société libre et ouverte, or ce n’est clairement pas le cas », estime Sharon Hom, directrice exécutive de Human Rights in China.

Pékin a fait part de son mécontentement au lendemain d’un durcissement de la position française. « Le gouvernement chinois s’oppose fermement à toute forme de contact officiel du dalaï lama avec n’importe quel pays », a déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Qin Gang. Bernard Kouchner a estimé que si le Dalaï lama venait en France, M. Sarkozy en personne devrait le rencontrer. Qin Gang n’en démord pas : « les pays étrangers doivent adopter, dans la crise tibétaine, une attitude objective et impartiale pour comprendre et soutenir les mesures justes et nécessaires prises par la Chine afin de préserver la stabilité sociale et protéger la sécurité des biens et des personnes ».

Patrick Carré est sinologue, tibétologue et traducteur. Il a son blog. Il a un parti pris. Celui des Tibétains. Comme l’auteur de ces lignes. Pour lui, la « libération pacifique » du Tibet a fait près d’un million de morts. « Au Tibet occupé, tout, sinon les montagnes, a été rasé. La population tibétaine recule devant l’invasion des colons han ; la culture, la religion et la langue tibétaines vont bientôt être réduites à néant au Tibet ; et sans la diaspora qui préserve toutes ces choses un peu partout dans le monde, le génocide culturel du Tibet serait déjà un fait accompli. Nous entrons peut-être dans une nouvelle ère au Tibet. Lhassa n’est plus qu’un immense bordel militaire ; dans la campagne tibétaine « détibétanisée » on crève à l’envi ; et dans toutes les régions à forte population tibétaine en dehors de la Région Autonome, comme le Qinghai (Amdo), le Sichuan et le Gansu, les Tibétains vivent dans des ghettos comme tous ceux que les plus crétins parmi les Han appellent des « minoritaires ».

La guerre des chiffres que livre Pékin amuse la galerie. Plus de 600 personnes se seraient livrées à la police après les émeutes sanglantes de Lhassa et les troubles dans les régions avoisinantes du Tibet. Les autorités font état de 20 morts, 18 civils « innocents » et deux policiers. Le président du parlement tibétain en exil, Karma Chophel, a affirmé que les émeutes au Tibet avaient fait au moins 135 morts et 1.000 blessés, et que 400 personnes environ avaient été arrêtées depuis le 10 mars.

« Tous ceux qui considèrent qu’on a choisi innocemment Pékin pour les Jeux sont hypocrites », vient de déclarer Jean-Pierre Raffarin. « L’ouverture de la Chine, c’est pour nous une sécurité », a poursuivi l’ancien Premier ministre. « Quand Ségolène Royal va sur la muraille de Chine, tout de blanc vêtue… C’était là-bas qu’il fallait parler du Tibet. On parle aux Chinois en Chine. Il faut leur parler droit dans les yeux ». « Un boycott des JO serait un échec de la diplomatie ». Où était Jean-Pierre Raffarin lorsqu’Angela Merkel, Georges W. Bush et Stephen Harper honoraient chacun la Dalaï lama, au grand désespoir de la Chine?

Je n’aime pas Stephen Harper. Je dois lui rendre l’hommage qu’il mérite. Le 30 octobre 2007, jugeant « contre-productives » les attaques de Pékin contre le chef spirituel, qui mène une campagne pacifique pour l’indépendance du Tibet depuis qu’il s’est exilé en 1959, le Premier ministre canadien a fait, du Prix Nobel de la paix, officiellement un « citoyen honoraire du Canada ». Le Dalaï lama s’est ensuite entretenu avec M. Harper dans son bureau du Parlement, en présence de caméras de télévision et de photographes. « Je viens ici sans message politique précis », a souligné le dalaï-lama qui a dit préférer s’en tenir à la promotion des valeurs humaines. Le leader bouddhiste a par la suite vanté le multiculturalisme canadien, estimant que la Chine devrait s’en inspirer sur la façon de « promouvoir l’unité sur la base du respect mutuel ». Jason Kenney, secrétaire d’État au multiculturalisme, a déclaré, à cette occasion, qu’il « espérait que le monde entier comprenne le message qu’il est contre-productif d’attaquer un moine bouddhiste pacifiste de 72 ans qui ne prône rien de plus que l’autonomie culturelle pour son peuple ».

(Sources : AFP, Cyberpresse, Le Monde, Presse canadienne, Reuters)